Esther Doyennel, jeune Vimonastérienne servante dans la famille Dentu de 1918 à 1922
Les familles Doyennel, une lignée d'agriculteurs ayant vécu depuis le XVIe siècle, et probablement avant, au hameau de la Bergerie à Vimoutiers. 1 Au XIe siècle, les moines de l'Abbaye de Jumièges, propriétaires d'une ferme à Vimoutiers, en avaient ont fait don au doyenné de cette commune (le doyenné regroupant plusieurs paroisses sous l'autorité d'un doyen). On peut penser que là se situe l'origine du patronyme "Doyennel", c'est à dire les personnes qui étaient attachées ou se louaient sur cette ferme.

La famille Doyennel du XIXe au XXe siècle
Louis, le père d'Esther, était fils unique. Il pouvait espérer hériter de la belle exploitation agricole de son père François, située en haut de la côte de la Bergerie à Vimoutiers. Mais en 1892, Marie Lehoux, la mère de Louis, décéda prématurément à l'âge de 52 ans. Après un veuvage de 9 années, François se remaria en 1901 avec Rosalie Houel, veuve Thouin. Des incompatibilités d'humeur entre la belle fille Marie Bricoté et son beau-père François Doyennel aboutiront, en 1903, lors du décès de celui-ci, à priver son fils Louis Doyennel de la succession. La plus grande partie des biens sera transmise à la seconde femme de François. Louis recevra seulement deux petites maisons situées rue des Près-Gâteaux à Vimoutiers.2

Les Doyennel furent alors conduits à se placer comme « gardiens » 3 dans différentes fermes des environs de Vimoutiers - chez les Duhamel à Malvoue 4 puis au village des Maris. La famille, vivait chichement, était d'une grande piété et très conformiste. Aujourd'hui encore, chez les Doyennel, on parle de l'extrême rigueur de la grand-mère Marie Bricoté dont l'avarice - pauvreté oblige - était proverbiale. Simone, l'une des filles entra au couvent chez les Clarisses à Alençon où elle restera cloîtrée jusqu'à sa mort fin 1940. Esther, la plus délurée, sera « placée » chez le Docteur Georges Dentu, maire de Vimoutiers, futur sénateur de l'Orne. Raymond entrera à 13 ans comme apprenti menuisier chez Goutier.

Esther Doyennel chez le docteur Dentu
A l'âge de 18 ans, Esther Doyennel, née le 2 août 1900, fut recrutée comme servante dans la famille Dentu à Vimoutiers. Chargée de préparer les repas - elle était bonne cuisinière - elle aura également la charge d'effectuer les achats quotidiens, c'est dire « faire les courses ». Outre les occupations ménagères, Esther répondait au téléphone et prenait les rendez-vous pour les consultations et visites du docteur Dentu auprès de ses patients.

La jeune servante était très appréciée par la famille où elle officia durant quatre années de 1918 à fin 1922. On sait également que les Dentu ne s'offusqueront nullement de la tournure prise par les événements à venir à propos de cette jeune servante. Car... Car, lors de ses achats pour la famille Dentu, Esther avait pris l'habitude de se rendre dans un magasin de fruits et légumes ouvert depuis peu rue du Moulin par un jeune immigré espagnol nommé Manuel Ortiz. Une idylle prit naissance au cours de l'année 1921 entre la jeune bonne aux boucles blondes des Dentu et le bel et fringuant Espagnol marchand de légumes. Rien que de très normal dira-ton sauf que...

Sauf que l'installation de cet étranger est très mal acceptée par certains commerçants de la ville, principalement par ses concurrents directs. A tel point que s'organisa contre lui une campagne de dénigrement tant à propos de son activité professionnelle que de sa vie privée. La fréquentation de la belle et jeune Esther accentuera la tension quand, dans la famille Doyennel, on apprit la chose. Encore plus lorsqu'il fut question de mariage. Insupportable pour Marie-Antoinette Bricoté la mère d'Esther !

Du côté commercial, le jeune marchand espagnol subissait les conséquences d'une mise en quarantaine initiée par un commerçant exerçant la même activité. Sa clientèle périclita à tel point qu'il dut envisager la fermeture de son magasin de la rue du Moulin. Du côté familial, la mère d'Esther, conformiste au plus haut point, fit de même et, usant de sa forte autorité, avait organisé un véritable cordon sanitaire autour des jeunes amoureux. Les membres de la nombreuse famille Doyennel se verront interdire tout contact avec l'Espagnol. Le jour du mariage d'Esther et Manuel le 28 décembre 1922, aucun membre ou proche de la famille Doyennel n'assistera à la cérémonie. On dit que le père d'Esther en fut fort marri. Mais le Docteur Dentu, alors maire de Vimoutiers, tint à officier lui-même la cérémonie de mariage.

Aussitôt marié, dans les 48 heures, le jeune couple franco-espagnol quitta Vimoutiers pour aller vivre à Lens, ville minière du Pas-de-Calais, où Manuel se fera embaucher comme mineur. Ils eurent de beaux enfants (mes cousines). Leur histoire se poursuivra plus tard après leur retour en Normandie où, sur la plage de Deauville, Manuel avec ses frères, Fernand et Joseph, en juin 1919, avaient commencé à vendre les glaces d'une entreprise récemment crée. Entreprise, toujours existante, les célèbres « Glaces Pompon ».5

Chez le Dr Dentu, faisant fi du conformisme des Doyennel, ces événements ne modifièrent aucunement la considération qu'ils portaient à Esther. Pour preuve, deux des filles Dentu, se rendirent à la cérémonie de mariage. C'est ainsi que sur la photo de mariage, les jeunes femmes aux chapeaux ronds se tenant au côté d'Esther sont deux « Demoiselles Dentu », Anne-Marie et Marie-Thérèse. La « bonne des Dentu » a terminé ses jours dans l'est de la France à l'âge de 90 ans. Manuel Ortiz, son bel amoureux espagnol, l'avait précédée de quelques années. Moi qui les ai connu dans mon enfance, je garde le souvenir de deux tourtereaux qu'ils resteront toute leur vie


1On retrouve les origines de cette famille depuis 1629 dans les archives départementales de l'Orne.
2On peut supposer que ces maisons étaient situées à proximité de la propriété de la famille Dentu.
3Personnes qui assuraient la traite des vaches et et certains travaux à la ferme.
4La maison abritant la nombreuse famille Doyennel existe toujours à Malvoue
5Les jeunes immigrés Ortiz qui se sont retrouvés en Normandie au début du XXe siècle ont créé des entreprises de fabrication et vente de crèmes glacées, notamment à Deauville, Lisieux, Pont-Audemer, Bolbec, Evreux, Bernay, etc.…Dans la même période, d'autres Ortiz, leurs cousins, ont opéré de même dans l'est de la France à partir de Saint-Dizier. Dans cette ville, la famille d'immigrés espagnols ORTIZ créera l'entreprise de crèmes glacées bien connue, le groupe « ORTIZ-MIKO ». Sur la plage de Deauville, les glaces Pompon, fêteront bientôt le centenaire de leur création ce jour de 19 juin 1919.