Jean-Pierre GODFROY, chef d'un groupe de résistants dans le Calvados
Jean-Pierre GODFROY nous a quittés le 26/09/2014. Né à Vimoutiers le 01/01/1927, il était le dernier des cinq enfants de Jules GODFROY et Solange DOYENNEL ( Gilberte, Michel, Odette, Maurice et Jean-Pierre).

Sa disparition éveille en moi bien des souvenirs ainsi que d'amères pensées sur cette période noire de l'occupation nazie de la France et, malheureusement, le soutient de nombre de Français au régime de Vichy.

Malgré mon jeune âge alors, je me souviens avoir rencontré mon héros de cousin Jean-Pierre pour la première fois, un soir de 1944 impasse Florian de Kergorlay à Deauville. La nuit était tombée, l'électricité comme habituellement coupée, la salle à manger éclairée avec un lampe à pétrole. Nous étions tous à table quand, soudain, le visage grimé, il fit irruption devant nous. Je le vois encore entrer dans la pièce mal éclairée. La France n’était pas encore libérée de l'occupant allemand et, autant que je m’en souvienne, Jean-Pierre recherchait de la nourriture ainsi qu'un endroit pour dormir. Il était donc encore dans la clandestinité ou, plus précisément, il y était entré une deuxième fois après sa première arrestation par la police française. La première fois, il était parvenu à s'échapper avant que la police française aux ordres ne parvint à le remettre à la Gestapo comme ce fut le cas pour son père Jules. 

Pourquoi Jean-Pierre une deuxième fois dans la clandestinité ?
Il convient de rappeler que Jules GODFROY, (1) père de Jean-Pierre, avait été arrêté à Caen le 30 mars 1943 par la police française et livré à la Gestapo. Membre d’un réseau de résistance dans le Calvados, dénoncé par une voisine, il a été condamné à mort par un Tribunal allemand et fusillé au Mont Valérien le 14 août 1943. (2) (3)  (4)Jean-Pierre, alors âgé de 16 ans, était également engagé dans la Résistance au côté de son père Jules. Arrêté avec lui, il parvint cependant à s’échapper le 31 mars avant que la police française n'ait eu le temps de le livrer, lui aussi aux Allemands. Il entra donc une nouvelle fois dans la Résistance, donc dans la clandestinité. Une de nos  cousines me raconta l’avoir un jour croisé et  reconnu malgré son visage grimé, ses cheveux teintés et portant des lunettes.

Malheureusement, quelques mois plus tard, la police française l'interpelait  de nouveau et se préparait une deuxième fois à le livrer  à la Gestapo. C'était donc le peloton d'exécution assuré  ou, pour le moins, le camp de concentration en Allemagne. C'est alors que se produisit une chose extraordinaire : devant la servilité des policiers français,  les agents de la Gestapo leur rappelèrent  qu'ils avaient récemment fusillé le père de Jean-Pierre. De ce fait, ils ont refusé la « livraison de son fils»  et ont invité les policiers français à le garder en cellule.

Nota
Il y a une dizaine d'années, Jean-Pierre, sachant mon intérêt pour la conservation de la mémoire familiale,  m'a invité à le rencontrer afin de  m'entretenir des faits qui précèdent. A cette occasion, il m'a remis de nombreux documents concernant l'arrestation de son père. 
  1. Jules Godfroy est né  le 4 juin 1901 à Cristot (Calvados)
  2. Par arrêté du 24 octobre 1950 du Secrétariat d'Etat aux Forces Armées, Jules Godfroy a été promu au grade de « SERGENT » avec prise d'effet rétroactive au 28 mars 1943.
  3. 13 autres résistants du Calvados ont été fusillés ce jour-là avec Jules Godfroy.
  4. Motif de la condamnation à mort : « activité favorable à l'ennemi ». (sachant qu'à l'époque, étaient considérés comme ennemis, les Anglais, les Gaullistes de la France Libre et les Résistants opposés au Gouvernement Pétain et à la collaboration avec l'Allemagne nazie).
  5. On lira avec intérêt l'ouvrage de l'historien Jean Quellien où il est question de Jules Godfroy, « Résistance et Sabotages en Normandie ».  Editions Charles Corlet.
  6. Voir également le dictionnaire électronique « Le Maitron » dans lequel figure Jules Godfroy.
  7. A propos des débuts de la Résistance en France, on pourra consulter également le site Internet

    Les deux documents suivants n'ont probablement jamais été publiés. Il y a une quinzaine d'années, ils m'ont été remis par Jean-Pierre GODFROY lui-même. S'agissant de copies assez endommagées, la date de leur rédaction après la Libération est parfois imprécise: 1944 ou 1946 ? Chacun appréciera leur degré d'authenticité.

Le Comité des F.F.I du Canton de Trouville demande qu'une Citation soit attribuée au Chef de Groupe GODEFROY Jean-Pierre, né le 1er Janvier 1927 et demeurant à Caen, rue de la Haie Vigné, pour le motif suivant:

Malgé son jeune âge, chef d'un groupe de résistance, a contribué à de nombreuses opérations contre les Allemands et a également attaqué à plusieurs reprises des mairies et des collaborateurs notables dans le but de ravitailler ses camarades réfractaires. Arrêté deux fois par la police, a réussi à s'évader. Malgré la mort de son père tombé victime de la Gestapo, a continué à lutter avec acharnement contre l'envahisseur et pour la libération de la France. De plus, blessé deux fois.

A Trouville le 20 septembre (soit le 20 septembre 1944, soit le 20 septembre 1946).

Mention manuscrite ajoutée: Sur ordre, a assomé un Allemand pour prendre ses papiers et ses armes et a échappé à ses poursuivants. A été blessé au cours de son transfert à la prison - et depuis la libération, victime d'un attentat.

Rapport de GODFROY Jean-Pierre, né le 1er Janvier 1927.

Je suis entré dans la Résistance avec mon père au début 1942 à Caen à l'âge de 15 ans. Mon travail consistait à coller des tracts et à coller des affiches et à faire avec mon père de fausses cartes d'identité.

Arrêté le 25 mars 1943, ainsi que mon père, (ce dernier a été fusillé le 14 Aout 1943 à la prison de Fresnes).

Ayant réussi à m'évader le lendemain de mon arrestation, je me suis mis en rapport avec Mlle Monique (nom de guerre). Celle-ci m'a présenté à Mr DELVIGNE de Touques qui m'a transferré chez Mr FETU de Trouville, quartier de la Croix-Sonnet, au mois d'Avril 1943.

Après m'avoir questionné, Mr FETU me demanda si je voulais lui servir d'agent de liaison. Ayant accepté, il me remis un arme. Je fis la liaison durnat deux mois avec Mlle MONIQUE qui me remit les tracts et papillons à distribuer, ainsi que des caertes d'alimentation à distribuer aux réfractaires. Celle-ci ayant été arrêtée début Juin à Lisieux, je dus cesser la liaison.

Je fis la liaison avec les jeunes que Mr FETU avait placés dans les fermes ainsi qu'avec les groupes de diverses organisations de résistance que Mr FETU me fit connaître.

Nous avons formé des groupes de volontaires Corps Francs. Au mois d'Août, Mr FETU me nomma Chef de groupe de Corps Francs. Nous commencions à cette date l'instruction des hommes pour les armes automatiques.

Au début octobre une descente de la Gestapo eut lieu chez Mr DELVIGNE. Celui-ci parvint à s'échapper avec deux de ses hommes et se réfugia chez Mr FETU.

Je fus chargé par Mr FETU de conduire ces hommes pendant la nuit à sa ferme de Blonville où nous sommes restés huit jours.

Le lendemain de notre arrivée à Blonville, Monsieur FETU nous apporta des vivres et nous conseilla de nous procurer des armes qui étaient restées cachées chez Monsieur DELVIGNE. J'ai été les chercher et ces armes furent cachées dans la ferme de Monsieur FETU.

Afin d'échapper aux recherches, Monsieur FETU nous conseilla de cesser toutes activités pendant quelques jours.

Monsieur DELVIGNE et ses hommes étant partis, Mr FETU vint me chercher ainsi que les armes. Il me conduisit à Clarbec, à la ferme de ses parents où il y avait un groupe de Corps Francs dont je pris le commandement sous les ordres de Mr FETU. Voici les noms de ces hommes:

Jean FETU de Clarbec, André CHALOT de Trouville, Pierre LIMAL de Rouen, Jean LERAT de Rouen, Robert LECOURT de Deauville, André TANTE de Trouville et son beau-frère.

Fin octobre, Mr FETU me donna l'ordre de prendre avec deux volontaires (André TANTE et son beau-frère) les cartes d'alimentation et les tampons qui se trouvaient à la mairie d'Anglesqueville. L'opération fut réussie. Les cartes et tampons furent remis à Mr FETU.

Fin novembre, même opération à la mairie de Saint-Ymer avec Jean FETU, Pierre SIMAL, André CHALOT: opération réussie.

Fin décembre, afin de donner du tabac à nos hommes, j'ai demandé à Mr FETU l'autorisation d'en récupérer dans un bureau de tabac. Celui-ci me donna carte blanche.

J'allais donc seul chez M. ADOLPHE à Mondeville et me fit remettre le tabac disponible avec promesse de remboursement par mandat poste.

Monsieur ADOLPHE me remit 55 paquets de tabac que j'ai donnés à Mr FETU à Clarbec pour en faire la distribution.

Ayant lu le lendemain dans Ouest-Eclair que Monsieur ADOLPHE avait porté plainte pour 55 décades de tabac, Mr FETU me donna ordre de ne pas régler par mandat et décida de régler cette question à la fin des hostilités.

Ayant appris que Mr LEPAGE, cultivateur dans la région de Saint-Hymer refusait de vendre son beurre aux Français, ainsi que ses bestiaux, je me mis en embuscade derrière un haie et vis, à plusieurs reprises, une voiture allemande chargée devant mes yeux de mottes de beurre.

Je décidais d'aller avec trois camarades , LIMAL, LERAT, CHAILLOT, chez ce Monsieur et me fis remettre pour la Résistance une somme de 5.000 Frs, deux bicyclettes et un cuir, et prévenant cet homme que s'il continuait son trafic avec les Allemands, il recevrait de nouveau notre visite et que nous l'abattrions comme un chien. Il nous promis de cesser.

Le lendemain matin, voyant que les bicyclettes étaient en très mauvais état, je les abandonnais dans une marnière. L'argent fut distribué entre les hommes.

Fin Janvier 1944, Mr FETU m'enmena en voiture avec Pierre LIMAL pour opérer à la mairie de Saint-Hymer (2ème fois). L'opération a réussi.

En Février, Mr FETU ayant été prévenu par le gendarme DEGOUSSE d'une prochaine descente de police, nous prévint. Nous sommes partis chacun de notre côté et je pris contact à Caen avec un groupe de résistance.

Je fus arrêté le 12 Mars dans un bois près de Condé-sur-Noireau et écroué à la prison de Caen.

Le 12 Juin, pendant mon transfert à la prison de Caen, une prison que je ne connais pas, je réussis à m'évader. Je partis me réfugier chez un camarade et fus blessé par un éclat d'obus le même jour. Je fus soigné à l'hôpital de Caen pendant trois semaines.

A ma sortie de l'hôpital, je repris contact avec les F.F.I de Caen à la ferme du Pont Créon, ma blessure ne me permettant qu'une activité réduite. Mon travail consista au coupage des fils téléphoniques des Allemands.

Au début de Septembre à Caen, j'ai été victime d'un attentat: salve de révolver tirée à bout portant la nuit à 22h30. L'Intelligence-service, prévenue par le Docteur qui me soignait, est venu me demander des renseignements.

Après ma guérison, je suis retourné voir Mr FETU.