Dénonciation, arrestation et déportation de Gisèle Guillemot
CONFRONTATIONS

Charles, c'est le nom de mon gestapiste, a hurlé en me poussant dans l'escalier : "J'ai eu Annick." Ils sont tous sortis sur le palier. Je suis étonnée de leur curiosité et de leur agitation. A mon avis, ils se font des illusions sur l'importance de leur prise et vont être déçus. Quelques-uns déjà s'ébahissent. "Ils les prennent au berceau", résume un grand type qui semble le chef. Je suis un peu vexée et ne réalise sans doute pas la gravité de ma situation car aussitôt la célèbre phrase du Cid me vient aux lèvres. J'ajoute pour atténuer : "Mais je ne suis pas Annick." Ils ne réagissent pas. Sans doute ne connaissent-ils pas Corneille.

Je me demande rapidement si je vais pouvoir nier longtemps qu'Annick et moi ne faisons qu'une. La furie qui déboule dans la pièce hurle (1) : "C'est elle... c'est bien elle..." Elle m'accable ! J'avance timidement l'idée qu'elle me confond peut-être avec une autre. "Nous allons voir", dit Charles. Trois garçons affirment, un peu gênés mais avec conviction, que je suis bien celle qu'on cherche. L'effondrement de Claude ne me surprend pas. Malgré sa taille et ses larges épaules, il n'était qu'un grand gosse qui jouait au cow-boy. C'était folie de lui faire confiance.

Quant à la femme, je savais qu'elle était dangereuse. Depuis des mois, elle nous recevait contrainte et forcée par son mari, le visage fermé, les yeux pleins de haine. Elle m'effrayait. Notre responsable riait de mes craintes : "Elle est seulement timide et puis elle a peur." Nous n'étions guère prudents, mais dans la pénible solitude et les difficultés extrêmes où se débattaient les Illégaux durant les premiers mois de l'occupation, la maison de notre ami Godfroy était un havre.

Ils trouvaient chez lui le gîte et le couvert, et sa femme, celle qui me précipite aujourd'hui vers l'abîme, cuisinait admirablement ce que son mari trouvait au marché noir pour ces affamés. Je m'étonne rétrospectivement qu'elle n'ait jamais tenté de nous empoisonner. Mais les autres ? Personne ne les a forcés, ils étaient volontaires. Que leur a-t-on fait ? Le mot éclate dans ma tête : la torture ! C'est cela, on les a torturés ! On ne résiste sans doute pas à la torture.

INTERROGATOIRE

Au retour des gestapistes, je me sentais comme Blandine dans la fosse aux lions. Charles de toute évidence avait fêté sa prise. Si j'avais été héroïque, je lui aurais déclaré : "Oui, je suis une résistante et je ne parlerai pas", mais j'avais bien trop peur de la torture. Mon accusatrice avait donné la liste complète des gens que j'avais rencontrés chez elle, à croire qu'elle tenait un registre. J'essayais de convaincre Charles que je n'en savais pas plus qu'elle quant à leur origine et à leur destination. Fort heureusement, il était totalement obsédé par les attentats d'Airan. Il négligeait complètement le reste et même les tentatives récentes, il est vrai manquées, qui avaient provoqué une trentaine d'arrestations ces trois derniers mois. Il était convaincu qu'aucun des gens qu'il avait sous la main n'était dans le coup d'Airan, et il tentait de saisir le fil qui le conduirait aux vrais responsables. Nous savions tous les deux qu'il s'agissait de professionnels des chemins de fer. Mais qui ? Au milieu des coups, des cris et des larmes, je pensais soudain qu'il pourrait bien m'arracher les ongles, me brûler les seins avec sa cigarette, me plonger dans la baignoire, pire encore, je resterais incapable de lui donner des noms. Cette certitude balaya ma peur instantanément. Je dus vaguement sourire, car Charles se mit à hurler que je me fichais de lui. Mon calme retrouvé, je réfléchissais à toute vitesse. Je n'étais pas devenue Jeanne d'Arc et n'avais pas envie de mourir sur le bûcher. Puisque cette bande d'attardés riaient de mon aspect juvénile, je devais l'exploiter. "Oh ! vous savez, déclarai-je abruptement, la politique, je m'en fiche. Je ne connais vraiment qu'un seul chef, mon fiancé. Je faisais cela pour lui faire plaisir." "Ton fiancé ! Où est-il ?" "Au cimetière de Bagneux." "Au cimetière ? Que fait-il au cimetière ?

Mme Godfroy, finalement libérée, n'a pas seulement permis mon arrestation en donnant des indications sur mon lieu de travail présumé. Elle a également fourni suffisamment de renseignements pour faire arrêter Marius Sire, le deuxième de nos responsables, deux semaines plus tard. Seul le troisième du triangle de direction est encore libre. Cette femme accable aussi son mari avec tant de haine qu'elle doit sans doute régler un lourd passif. Je me demande si nous ne sommes pas un peu les victimes de ses déboires conjugaux. Il faut aussi reconnaître qu'elle a quelques circonstances atténuantes : son angoisse pour son fils aîné arrêté en même temps qu'eux et pour ses deux enfants en bas âge. La Gestapo n'a pas manqué d'exercer un affreux chantage. Elle ne sait pas que son fils s'est évadé et que nous avons mis les deux petits à l'abri. Je la plains. Elle va devoir vivre désormais avec de terribles remords, surtout si nous mourons. Ses nuits seront difficiles.

(1) Il s'agit de Solange Doyennel épouse de Jules Godfroy
Extrait du récit de Gisèle Guillemot (Entre parenthèses)